Traductions de Virgile, L'Enéide. Début du Livre IV.

Texte original:

AT regina gravi iamdudum saucia cura
volnus alit venis, et caeco carpitur igni.
Multa viri virtus animo, multusque recursat
gentis honos: haerent infixi pectore voltus
verbaque, nec placidam membris dat cura quietem.
Postera Phoebea lustrabat lampade terras,
umentemque Aurora polo dimoverat umbram,
cum sic unanimam adloquitur male sana sororem:
`Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent!
Quis novus hic nostris successit sedibus hospes,
quem sese ore ferens, quam forti pectore et armis!
Credo equidem, nec vana fides, genus esse deorum.
Degeneres animos timor arguit: heu, quibus ille
iactatus fatis! Quae bella exhausta canebat!
Si mihi non animo fixum immotumque sederet,
ne cui me vinclo vellem sociare iugali,
postquam primus amor deceptam morte fefellit;
si non pertaesum thalami taedaeque fuisset,
huic uni forsan potui succumbere culpae.
Anna, fatebor enim, miseri post fata Sychaei
coniugis et sparsos fraterna caede Penatis,
solus hic inflexit sensus, animumque labantem
impulit: adgnosco veteris vestigia flammae.
Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat,
vel Pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras,
pallentis umbras Erebi noctemque profundam,
ante, Pudor, quam te violo, aut tua iura resolvo.
Ille meos, primus qui me sibi iunxit, amores
abstulit; ille habeat secum servetque sepulchro.'
Sic effata sinum lacrimis implevit obortis.

(Pour une traduction en français moderne, annotée, voir http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V04-001-172.html)


La traduction anglaise de John Dryden (1690).

Grand poète et dramaturge de la "Restoration" anglaise, Dryden s'est lancée dans la traduction des œuvres complètes de Virgile dans les derniers dix ans de sa vie, après que des changements politiques lui ont fait perdre le poste de "Poet Laureate"; les souscriptions à son Virgile sont devenu son principal gagne-pain.

But anxious cares already seiz'd the queen:
She fed within her veins a flame unseen;
The hero's valor, acts, and birth inspire
Her soul with love, and fan the secret fire.
His words, his looks, imprinted in her heart,
Improve the passion, and increase the smart.
Now, when the purple morn had chas'd away
The dewy shadows, and restor'd the day,
Her sister first with early care she sought,
And thus in mournful accents eas'd her thought:

"My dearest Anna, what new dreams affright
My lab'ring soul! what visions of the night
Disturb my quiet, and distract my breast
With strange ideas of our Trojan guest!
His worth, his actions, and majestic air,
A man descended from the gods declare.
Fear ever argues a degenerate kind;
His birth is well asserted by his mind.
Then, what he suffer'd, when by Fate betray'd!
What brave attempts for falling Troy he made!
Such were his looks, so gracefully he spoke,
That, were I not resolv'd against the yoke
Of hapless marriage, never to be curst
With second love, so fatal was my first,
To this one error I might yield again;
For, since Sichaeus was untimely slain,
This only man is able to subvert
The fix'd foundations of my stubborn heart.
And, to confess my frailty, to my shame,
Somewhat I find within, if not the same,
Too like the sparkles of my former flame.
But first let yawning earth a passage rend,
And let me thro' the dark abyss descend;
First let avenging Jove, with flames from high,
Drive down this body to the nether sky,
Condemn'd with ghosts in endless night to lie,
Before I break the plighted faith I gave!
No! he who had my vows shall ever have;
For, whom I lov'd on earth, I worship in the grave."


Jean de Segrais (1668)

Ami de Madame de Lafayette, cet écrivain et homme de lettres a lancé dans la traduction de Virgile pour " mon plaisir. "…

Depuis que le poignard d'un frere déloyal,
De mon funeste hymen trancha le noeud fatal;
Luy seul m'a pu toucher: je sens naistre en mon ame
Un trouble qui ressemble à ma premiere flâme:
Cet aimable étranger seul a blessé mon coeur:
Masi que du Roy des Dieux le tonnerre vangeur
De l'éternelle nuit perce les antre sombres,
Et me plonge vivante entre les pâles Ombres;
Que la terre plûtôt s'entre'ovre sous mes pas; [page 130]
Que ma vertu combatte, & ne triomphe pas.
Que celuy que j'aimay d'une amour si fidele,
Seul la conserve encor dans la nuit éternelle. (1:129-30)


Jacques Delille (1804)

Poète célèbre au XVIIIe siècle, Delille est tout au plus connu des spécialistes aujourd'hui. On retient ces propos qui viennent de la préface de sa traduction des Géorgiques de Virgile (1769) : " Traduire, c'est importer en quelque façon dans sa langue, par un commerce heureux, les trésors des langues étrangeres. En un mot, les Traductions sont pour un idiôme, ce que les voyages sont pour l'eprit. "

(131) La reine cependant, atteinte au fond de l'ame,
Nourrit d'un feu secret la dévorante flamme:
Le héros, sa beauté, son grand nom, sa valeur,
Restent profondément imprimés dans son coeur.
La voix d'Énée encor résonne à son oreille,
Et sa suit agitée est une longue veille.
L'ombre à peine éclaircit son humide noirceur:
Égarée, éperdue, elle aborde sa soeur,
Sa soeur, de ses secrets tendre dépositaire;
Et de ses feux cachés dévoilant le mystère,
"O toi! qui de moi-même es la chère moitié,
"Ma soeur, lis avec moi dans mon coeur effrayé.
. . .
"Oui, depuis qu'un époux, si cher à ma tendresse,
"Par mon barbare frère a vu percer son flanc
"Et nos dieux paternels arrosés de son sang,
"Cet étranger lui seul, dans mon ame constante,
"Ébranla, j'en conviens, ma vertu chancelante;
"Lui seul, apprivoisant ma farouche pudeur,
"Ma fait ressouvenir de ma première ardeur:
"Du feu dont j'ai brûlé je reconnois la trace.
"Mais des dieux, qui du crime épouvantent l'audace,
"Que le foudre vengeur sur moi tombe en éclats;
"Que la terre à l'instant s'entr'ouvre sous mes pas;
"Que l'enfer m'engloutisse en ses royaumes sombres,
"Ces royaumes affreux, pâle séjour des ombres,
"Si jamais, ô pudeur! je viole ta loi!
"Celui qui le premier reçut jadis ma foi
"Dans la tombe emporta le seul bien que j'adore;
"Dans la tombe avec lui mon coeur habite encore."


Pierre Klossowski (1964)

Ami de Georges Batailles, Maurice Blanchot et d'autres intellectuels de la période de l'après guerre, Klossowski est surtout connu pour ses romans et son essai sur le marquis de Sade, Sade, mon prochain (1947). Sa traduction de Virgile, qui imite la syntaxe de la langue latine, fut très controversée.

Mais la reine, blessée déjà d'un pénétrant souci,
une plaie nourrit de ses veines, et la dévore un aveugle feu.
La puissante vertu de l'homme et dans l'esprit lui vient et revient prestigieuse
la gloire de sa race ; se gravent ineffaçables dans son cœur
le visage, les paroles du héros ; et n'accorde à ses membres le souci nul placide repos.

Phoebus de son flambeau explorait les terres au jour suivant
et de la voûte céleste l'Aurore écartait l'ombre humide,
lorsque ainsi elle s'adresse, éperdue, à sa sœur qui partage son secret :
" Anna ma sœur, par quels songes affreux suis-je tenue en suspens !
Quel hôte imprévu ici est entré dans nos demeures !
Quelle allure, quelle force de cœur, et quel guerrier !
Je le crois bien, si ce n'est point une vaine confiance, il est de la race des dieux !
Les dégénérés esprits, la crainte les marque. Hélas, celui-là, quelles
fatalités ne l'ont pas maltraité ! Quelles guerres il célébrait éprouvantes !
Si dans mon esprit ne siégeait, fixe et immuable,
de ne vouloir à quelqu'un m'unit par le lien conjugal
depuis que le premier amour m'a par la mort abusée ;
si n'était le dégoût de la couche et des torches nuptiales,
à cet homme unique peut-être eussé-je pu, coupable, succomber.
Anna, je l'avoue en effet, après les destins accomplis du malheureux Sychée,
Mon épous, et souillés nos Pénates par le crime de mon frère,
celui-là seul a su infléchir mes sens, confondre mon esprit
dès lors chancelant. Je reconnais les vestiges d'une ancienne flamme.
Mais pour moi : que la terre profonde s'entrouvre,
que le Père tout-puissant me précipite de sa foudre parmi les ombres,
les pâles ombres de l'Erèbe, dans l'obscure ténèbre,
avant que toi, Pudeur, je te viole ou transgresse tes lois.
Celui qui le premier s'est uni à moi emporta mes amours :
qu'il les garde avec soi et les conserve à jamais dans la tombe. "
Ayant ainsi parlé, elle inonde son sein de ses larmes jaillissantes.