Libertinage

Le mot " libertin " suit une trajectoire complexe. Au XVIIe siècle il indique surtout un libre-penseur en matière de religion, ou un athée. Certains philosophes, certains poètes sont considerés comme " libertins " à cause de leurs idées non-orthodoxes. Plus tard, quand le mot s'associe plus nettement à la dissolution des mœurs (comparez les définitions dans les Dictionnaires de l'Académie de 1694 et de 1798 chez ARTFL) il reste des connotations non-orthodoxes et impies. (A ce sujet, voir le livre édité par l'historienne Lynn Hunt, The Invention of Pornography [New York : Zone Books, 1993]).

Au siècle des Lumières, donc, " libertinage " signifie principalement " débauche " sans pour autant se distancier complètement du libertinage philosophique du siècle précédent. Les censeurs classent ensemble sous la rubrique " mauvais livres " ouvrages pornographiques, anti-religieux et réformateur : tous circulent clandestinement. Le roman non-clandestin connaît aussi un courant " libertin ". Ce sont des romans qui explorent les rapports entre les sexes dans un monde aristocratique raffiné où l'être se confond avec le paraître et la volonté de pouvoir triomphe du sentiment. La Nuit et le moment (1737) et Les Egarements du cœur et de l'esprit (1738) de Crébillon fils (dont le père était grand dramaturge tragique et censeur royal !) sont parmi les premiers chef-d'œuvres d'un genre dont l'apogée sera incontestablement Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1784). A la fin du siècle, le marquis de Sade fait appel aux origines philosophiques contestataires du libertinage, dans ses romans qui réunissent obscénité, cruauté et une critique féroce des institutions politiques et religieuses de l'Ancien Régime : Les Cent-vignt journées de Sodome (1785), La Philosophie dans le Boudoir (1795), La Nouvelle Justine, suivie de l'Histoire de Juliette (1797)…