Evolution du genre romanesque

Genre encore expérimental au XVIIIe siècle, le roman reste fidèle au courant " psychologique " du roman classique du siècle précédant ; c'est toujours l'analyse du cœur humain qui sera au centre de l'entreprise, à la différence du roman anglais qui vise davantage la peinture sociale, surtout à partir de Moll Flanders et Robinson Crusoe de Daniel Defoe. Quant à la technique, alors que le roman anglais accentuera le " formal realism " (selon le term du critique anglais Ian Watt), le roman français continuera à admettre plus de liberté stylistique et une réflexion théorique plus visible de la part des auteurs.

Selon un des grands historiens du roman du siècle des lumières, Henri Coulet : " Malgré le discrédit dont souffre encore le genre romanesque et la censure officielle ou cachée à laquelle il est soumis, le roman va prendre pendant cette seconde époque du XVIIIe siècle [1715-1760] un développement qu'il n'a jamais connu. Il se trouve investi d'une tâche nouvelle : peindre l'homme moderne, l'aider à définir ses ambitions dans un monde où les barrières sociales et religieuses ont perdu leur rigidité et où toutes les croyances sont soumises à l'examen. Par définition, parce qu'il n'est pas séparé de l'objet à exprimer par les règles de l'art, les préceptes du goût, les impératifs de stylisation qui commandent les autres genres, le roman est le genre littéraire qui a la prise la plus directe sur le monde nouveau. Ce que la philosophie entreprend par le raisonnement et par la polémique, il le fait sans dogmatisme, sans dessein, en réhabilitant l'instinct et les passions, en racontant la réussite d'individus énergiques, en décrivant la recherce du bonheur, les angoisses et les espérances des âmes qui doivent transférer leur idéal du ciel à la terre. Au fond, le roman avait toujours été un genre sérieux, mais il devient plus que jamais un genre vrai " en condamnant l'invraisemblance romanesque, les ennemis du roman ne font que témoigner, sous une forme retardataire, d'un besoin de vérité humaine que les romanciers ont ressenti beaucoup mieux qu'eux et étaient seuls capables de satisfaire. Le roman doit mettre à la disposition du lecteur une expérience-ce qu'exprime lumineusement Prévost dans l'Avis de l'auteur en tête de Manon Lescaut-une leçon sur la vie réelle, même si les histoires qu'il raconte sont imaginaires. "

Henri Coulet, Le Roman jusqu'à la révolution, 2 vols. (Paris : Armand Colin, 1967), 1 :318-19.

JCH

Image : planche de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau (1762). Disponible sur le site du Rousseau Association : http://www.wabash.edu/Rousseau/