Jean- Paul Sartre ( 1905-1980)                       

Sa vie... son oeuvre...

Orphelin de père, élevé par sa mère et ses grands-parents, Sartre fait ses études à l’Ecole Normale Supérieure pour devenir enseignant et sort premier à l’agrégation de philosophie en 1929.

Sa première publication philosophique ( L’Imaginaire , 1936) précède ses écrits littéraires ( La Nausée , 1938, et Le Mur, 1939, qui permettent à l’auteur de présenter ses idées philosophiques au public sous des formes romanesques.) Il publie l’Esquisse d’une théorie des émotions en 1939 et complète son travail sur l’imagination dans son ouvrage L’Imaginaire , publié en 1940 .

Combattant, puis prisonnier pendant la deuxième guerre mondiale, Sartre découvre la solidarité humaine. A sa libération il participe à la constitution d’un réseau de résistance. En 1943, sa pièce, Les Mouches, connaît un grand succès.

A la fin de la guerre, il tente de regrouper les éléments de gauche non communistes dans le mouvement du Rassemblement démocratique révolutionnaire . Il quitte l’enseignement en 1945 et fonde, avec sa compagne Simone de Beauvoir et le philosophe Merleau-Ponty , la revue Les Temps Modernes , politiquement très engagée. Bien que sa grande oeuvre philosophique, L’Être et le Néant (1943) n’ait eu que peu de succès, il devient véritablement un maître à penser.

Ses pièces de théâtre ( Huis-clos , 1945 ; Morts sans sépulture , 1946 ; Les Mains sales , 1948), ses romans ( Les Chemins de la liberté , dont il publie les deux premiers tomes, l’Âge de raison et Le Sursis en 1945, suivis du troisième volume, La Mort dans l’âme en 1951), ses essais ( L’Existentialisme est un humanisme , 1946 ; Baudelaire , 1947 ; Qu’est-ce que la littérature? 1947 ; Réflexions sur la question juive , 1947) lui valent une grande notoriété bien que ses ouvrages génèrent parfois de vives controverses.

A partir de 1950, Sartre se rapproche du parti communiste dont il est un compagnon de route critique et avec lequel il rompra totalement lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. De 1950 à 1960, Sartre approfondit la théorie marxiste et publie la Critique de la raison dialectique (1960.)

Ses écrits autobiographiques, Les Mots (1964) lui valent le prix Nobel qu’il refuse. Ses études sur Jean Genet et sur Flaubert ( L’Idiot de la famille , 3 tomes, 1971-1972) semblent le rapprocher de la psychanalyse. Atteint de semi-cécité en 1974, il continue cependant à travailler et à militer jusqu’à la fin de sa vie en faveur des droits de l’homme dans le monde.

 

Sa philosophie ...

Sartre part de l’expérience fondamentale de la contingence :

toute existence est injustifiable, elle n’a pas de fondement logique, elle ne s’explique pas et pourrait ne pas être. Ainsi l’homme n’a pas de raison d’être(1) et apparaît comme étant de trop dans le monde. La prise de conscience de la contingence s’accompagne d’angoisse, de nausée, (sorte d’expérience de l’absurde), mais, du côté positif, cette réalisation engage l’existant à l’ action , seule possibilité pour l’homme de “dessiner sa figure” en dehors de laquelle il n’y a rien: “L’homme n’est rien d’autre que son projet , il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.” ( L’Existentialisme est un humanisme , Nagel, p.55)

Le concept de projet est à prendre au sens étymologique du mot: pro-jet, c’est-à-dire, le fait pour la conscience(2) humaine de se jeter hors d’elle-même en avant vers l’avenir, de se transcender vers un futur. Notre conscience est un éclatement vers le monde. Elle est toujours consciente d’autre chose que soi (3). Exister, c’est donc imprimer sa marque dans l’univers et se construire ainsi librement : l’existence précède l’essence (4)

Si l’homme se ramène entièrement à ses actes, il est donc totalement responsable , il est liberté (5). “Ainsi, nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs. Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que j’aimerais exprimer en disant que l’homme est condamné à être libre . Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait.” ( L’Existentialisme est un humanisme , Nagel). Par les choix qu’il effectue, l’homme se situe et s’invente.

La mauvaise foi consiste à fuir la liberté en imaginant qu’il existe dans le monde des valeurs en soi auxquelles il est nécessaire, et il est plus facile, d’obéir aveuglément. Les hommes de mauvaise foi éludent donc leur responsabilité. Exister, c’est se projeter vers l’avenir et poser des valeurs.

La liberté de l’homme se heurte toutefois à la liberté d’autrui . Également pourvu de conscience, l’autre a tendance à me considérer comme une chose, à me ravaler au rang de l’ en-soi . Comment vivre cette présence aliénante? Certains acceptent de se laisser diminuer, aliéner par le regard de l’autre, d’exister et d’être ce que l’on pense d’eux. D’autres se réfugient dans les rôles sociaux. Certains réduisent les autres au statut d’objets en limitant leur liberté (ce sont “les salauds ”). Il s’agit d’inventer une morale qui permettra à l’homme d’accomplir sa liberté sans aliéner celle des autres.

Etre responsable, c’est être conscient qu’en faisant des choix pour soi-même on choisit aussi pour les autres. Il n’est pas un acte qu’on accomplisse qui n’ engage toute l’humanité.

Alors que la question politique deviendra de plus en plus pressante pour Sartre, il proposera la pratique de l’action humaine en situation pour garantir à tous l’exercice de la liberté et l’accroissement de la part de la conscience.

 

(1) Il n’y a pas identité du soi et de l’être, c’est-à-dire pas d’ en-soi . La manière d’être de l’existant, qui ne peut coïncider avec lui même, est le pour-soi

(2) Conscience : mouvement de transcendance vers le monde et les choses, mouvement fondamentalement transparent à lui-même

(3) C’est le concept d ’intentionnalité de Husserl: “Toute conscience est conscience de quelque chose.”

(4)Existence (étymologie : ex-sistere , se tenir hors de) : mode d’être du pour-soi , jeté dans le monde et y construisant sa figure , par opposition à l’ en-soi ou identité du soi et de l’être.

(5) Liberté : pouvoir que détient la conscience de se soustraire à la chaîne des causalités et d’échapper aux déterminations naturelles.

Russ, Jacqueline. Les Chemins de la pensée. Philosophie . Paris: Armand Colin, 1988.

F R-K